Numérique

Téléphones intelligents et archives personnelles: les défis liés à la démocratisation de l’information

Par  Jean-Philippe Émond, étudiant à l’EBSI, Université de Montréal

Les téléphones intelligents ont facilité et permis la production d’une quantité exponentielle de documents personnels consignés de façon organique tous les jours. Avec un même appareil, accessible à la majorité des individus et d’une simplicité désarmante, nous pouvons correspondre, prendre des photos, créer des cartes, enregistrer des sons et diffuser des vidéos en direct. Mais qu’en est-il de la préservation et de l’évaluation de ces documents ?

Le travail suivant propose un regard sur certains types de documents plus accessibles et faciles à produire aujourd’hui grâce aux téléphones intelligents et qui risquent de prendre une proportion plus importante dans les fonds d’archives de demain ainsi que de transformer le rôle de l’archiviste dans sa relation entre le créateur (archives) et l’usager.

Se projeter dans le futur pour mieux comprendre les enjeux

Imaginons l’archiviste qui dans 50 ans aura à traiter par exemple le fonds de Justin Trudeau ou de Valérie Plante. Il y a fort à parier qu’une importante partie des documents se retrouvera sur les téléphones intelligents ayant appartenu à ces deux politiciens: photos et vidéos de familles, correspondance sous différentes formes (courriel, texto, chat), notes personnelles (écrites ou audio), cartes produites et enregistrées dans Google Maps, etc.

Comme le mentionne la Library of Congress dans son guide “Perspectives on Personal Digital Archiving”1 publié en 2013, “This means we have to preserve lots of digital information for a longtime. Doing this work is, however, fundamentally different that preserving books, papers and other traditional forms of information. Digital content can be hard to capture, difficult to organize and use and prone to going obsolete due to changing technology.”

À travers son programme national de préservation numérique, le Library of Congress souhaite sensibiliser la population aux défis que soulève l’archivage des données et documents personnels numériques. Car ce qui est vrai pour des personnalités publiques l’est aussi pour les individus et les familles qui veulent transmettre leur mémoire personnelle sous forme numérique, contenu dans leur ordinateur, tablette ou téléphone intelligent.

« One of the still unfolding impacts of the computer age is that everyone now must be their own digital archivist. Without some focused attention, any personal collection is at high risk of loss – and quick loss at that. », met en garde le guide.

Ce qui suppose que le producteur de contenu d’aujourd’hui doit adopter de bonnes pratiques afin de s’assurer que les documents de son fonds individuel ou familial ne soient pas perdus ou détruits et puissent être remis à un archiviste qui avec le « travail de prévention » de ce même créateur, pourra traiter plus efficacement le fonds, d’une façon professionnelle cette fois, à partir des sept fonctions élaborées par Carol Couture et ses collaborateurs2.

Images en mouvement : l’exemple de la photographie

Plutôt réservée à des experts en physique et en chimie à ses débuts, la photographie devient, dès la fin du 19e siècle, déjà plus accessible grâce à l’amélioration du matériel et l’apparition de services commerciaux pour le développement et le tirage de négatifs.

Au tournant du 20e siècle, alors que les prix baissent et que les appareils deviennent faciles à utiliser, des milliers de personnes sans formation visuelle ni artistique se lancèrent dans la photographie. À côté des millions d’images insignifiantes, on en trouve des milliers qui regorgent d’intérêt et d’originalité. Un pas avait été franchi dans la démocratisation de l’information et le rôle croissant que la photographie serait appelée à jouer dans la communication3.

On pourrait écrire la même chose sur la vidéo et les images en mouvement aujourd’hui. Comme la photo au 20e siècle, on peut déjà constater que la vidéo connait un essor fulgurant grâce à l’arrivée entre autres du modèle iPhone et des plateformes de partage en ligne qui permettent de tourner, monter et diffuser un film à la planète entière en quelques clics. Le site YouTube a même constaté une augmentation de 400 % du nombre de vidéos mises en ligne sur mobile après le lancement de l’iPhone 3GS 4.

Mais sur cette quantité astronomique de clips vidéo archivés sur YouTube, on en comptait déjà 6 millions en 20065, combien sont insignifiants et combien ont un intérêt, une valeur ? Et qui déterminera cette valeur ?

En fait, pour ce qui est la photographie, les archivistes ont anticipé le problème de la multiplication dès l’arrivée des appareils photo 35 mm. « L’appareil est si bon marché et relativement si facile à manier qu’il donne malheureusement à chacun l’impression d’être photographe né. Il s’ensuit que le nombre des images affluant dans les dossiers officiels est en progression géométrique, tandis que, dans le même temps, la qualité diminue. Plus le volume devient gigantesque, moins on peut se préoccuper de tâches de catalogage et de reconditionnement, pourtant indispensables. » (Leary 1985)

Avec le numérique, la multiplication exponentielle des photographies entraine divers problèmes pour l’archivage. Des archivistes comme Nancy Gadoury remettent en question la proportion de photos qu’on retient d’un fonds, environ 50%, et proposent de nouveaux critères d’évaluation afin de se rapprocher d’un pourcentage qui ressemble plus à celui des documents textuels, soit entre 5 et 10%6. Ces critères pourraient-ils servir également pour les images en mouvement à l’ère numérique ?

Les documents cartographiques : Google Maps et les services de cartographie en ligne

La création de Google Maps en 2004 aux États-Unis a largement contribué à la démocratisation de l’utilisation des cartes par les citoyens. Le principe de ce service de cartographie en ligne, aujourd’hui connu de presque tous, est basé sur l’exploitation de données et d’images aériennes et satellites pour créer des cartes sur lesquelles l’utilisateur peut zoomer avec une grande précision et variété7.

À partir des données de géolocalisation émises par notre fournisseur de service, nous pouvons avec notre téléphone intelligent, transformé ainsi en GPS, chercher par exemple un restaurant à proximité du lieu où nous nous  trouvons ou bien calculer le trajet de notre maison à notre lieu de travail et enregistrer ces itinéraires dans notre compte Google. Et avec le complément Streetwiew, on nous permet de visualiser avec une vue en 360 degrés les rues et les bâtiments situés sur une carte sans même se déplacer. Google nous permet même de remonter dans le temps car il conserve les images dans Streetwiew jusqu’à 2007 ce qui veut dire qu’en 2068 nous pourrions à partir de cette application sur notre téléphone, constater les changements liés à l’urbanisme ou l’aménagement du territoire sur telle rue, dans tel quartier ou telle ville sur une période d’environ 60 ans.

Par contre, comme l’explique Caroline et Martine Laffon, « Maps are more than detailed representations of geographical areas – they revealed their makers’ worldviews and the myths, beliefs, and legends of their times. By patiently creating maps, globes, charts and atlases, humans have sought to understand the universe and our place in it.8

Et pour citer à nouveau Le Clech, les documents cartographiques se retrouvent principalement sur des supports papier, mais l’apparition des données géospatiales et le développement de ressources en ligne, accessibles par tous, obligent à une réflexion…9

Quel intérêt et quelle valeur auront ces cartes créées par des citoyens néophytes de la cartographie à partir de ces services en ligne et application comme Google Maps ? Et surtout qu’est-ce qu’elles révèleront sur nous ? Quels seront ces nouveaux « châteaux », « paysages » et « ressources » que nous y ajouterons pour projeter l’image d’une certaine « gloire » ou vie trépidante ? Et comment se développeront ces services avec la recherche spatiale pour nous donner accès à la cartographie du cosmos ?

Toujours selon Le Clech, les archives géographiques doivent être prises en charge d’une manière plus encadrée pour éviter les détournements et pour assurer leur présence sur Internet. De cette manière, elles feront l’objet de travaux réellement originaux pouvant servir à modéliser des problématiques environnementales ou à étudier le fonctionnement de nos sociétés.

Le rôle de l’archiviste dans ce contexte de démocratisation de l’information

En conclusion, comme le souligne Bédard et Morel, même s’il est vrai que les technologies informatiques facilitent l’accès à l’information contenue dans les archives, il serait illusoire de croire que cela est possible sans l’intervention d’un spécialiste. Si l’usager navigue sur le Web avec aisance, c’est qu’un travail de traitement et de préparation des archives a été effectué par l’archiviste et son équipe10.

On pourrait ajouter que comme le fait le Library of Congress avec son programme national de préservation numérique des archives personnelles, le travail de l’archiviste peut en être un aussi de sensibilisation et d’éveil auprès des citoyens et potentiels créateurs d’archives. Il y a un volume énorme de documents produits de manière organique chaque jour à partir de téléphones intelligents, c’est l’affaire de tous de s’assurer que ces documents perdureront et qu’ils pourront être traiter efficacement et rigoureusement par des archivistes qui en détermineront la valeur. L’exemple de la photographie pourra certainement nous aider à ajuster l’approche envers les documents cartographiques et les images en mouvements.

Il ne faut pas oublier non plus le souhait des usagers de contribuer au « savoir collectif » et de bonifier par leurs connaissances un document créé par une autre personne comme ce fut le cas pour les cartes citées par Le Clech qui ont aidé à retrouver des survivants lors du tremblement de terre en Haïti en 2010. Mais cette contribution et ce partage permis par les nouvelles plateformes en ligne et application mobile doivent être encadrés et supervisés pour garantir les qualités essentielles d’un document d’archives.

En terminant, j’aimerais citer à nouveau Bédard et Morel : « Plus qu’un conservateur, un formateur ou un promoteur, l’archiviste est, à l’ère numérique, un intervenant au cœur d’une médiation réussie entre les archives et l’usager sans barrière de lieu ni de temps. »

***

* Ce texte est une version révisée d’un travail pratique réalisé dans le cadre du cours ARV1050 Introduction à l’archivistique – donné au trimestre d’automne 2018 par Isabelle Dion à l’EBSI, Université de Montréal.

1                                         Couture, C. (1999). Les fonctions de l’archivistique contemporaine. Sainte-Foy, Québec : Presses de l’Université du Québec.

2                                         Mulligan, T., Wooters, D. (dir.). (2011). Histoire de la Photographie, Paris, France : Taschen.

3                                         Harvell, B. (2012). Filmer avec son iPhone, Paris, France : Groupe Eyrolles.

4                                        Gracy, Karen F. (2007). Moving Image Preservation and Cultural Capital. LIBRARY TRENDS, volume 56 (numéro 1), pages 183–197. Repéré à http://hdl.handle.net/2142/3776

5                                        Gadoury, N. (2009-2010). L’évaluation des photographies en format numérique. Archives, volume 41 (numéro 1), pages 31-43. Repéré à https://www.archivistes.qc.ca/revuearchives/vol41_1/41_1_gadoury.pdf

6                                        Le Clech, L. (2017). Archives et géographie : typologie, caractéristiques et perspectives.

Archives, 47(1), 59–83. https://doi.org/10.7202/1041826ar

7                                        Laffon, C & M. (2009). Mapping the world: stories of geography. Richmond Hill, Ontario : Firefly Books Ltd.

8                                        Le Clech, L. (2017). Archives et géographie : typologie, caractéristiques et perspectives.

Archives, 47(1), 59–83. https://doi.org/10.7202/1041826ar

9                                           Bédard, S., Morel, S. (2013-2014). L’archiviste, outil de médiation entre les archives et l’usager. Archives, volume 45 (numéro 1), pages 47-56. Repéré à http://www.archivistes.qc.ca/revuearchives/vol45_1/45_1_bedard_morel.pdf

Bibliographie

Perspectives on Personal Digital Archiving, 2013, repéré à http://www.digitalpreservation.gov/documents/ebookpdf_march18.pdf

Couture, C. (1999). Les fonctions de l’archivistique contemporaine. Sainte-Foy, Québec : Presses de l’Université du Québec.

Mulligan, T., Wooters, D. (dir.). (2011). Histoire de la Photographie, Paris, France : Taschen.

Harvell, B. (2012). Filmer avec son iPhone, Paris, France : Groupe Eyrolles.

Gracy, Karen F. (2007). Moving Image Preservation and Cultural Capital. LIBRARY TRENDS, volume 56 (numéro 1), pages 183–197. Repéré à http://hdl.handle.net/2142/3776

Gadoury, N. (2009-2010). L’évaluation des photographies en format numérique. Archives, volume 41 (numéro 1), pages 31-43. Repéré à https://www.archivistes.qc.ca/revuearchives/vol41_1/41_1_gadoury.pdf

Le Clech, L. (2017). Archives et géographie : typologie, caractéristiques et perspectives. Archives, 47(1), 59–83. Repéré à https://doi.org/10.7202/1041826ar

Laffon, C & M. (2009). Mapping the world: stories of geography. Richmond Hill, Ontario : Firefly Books Ltd.

Bédard, S., Morel, S. (2013-2014). L’archiviste, outil de médiation entre les archives et l’usager. Archives, volume 45 (numéro 1), pages 47-56. Repéré à http://www.archivistes.qc.ca/revuearchives/vol45_1/45_1_bedard_morel.pdf

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