Arts visuels/Classification/Exposition/Photographie

Angela Grauerholz : « The inexhaustible image… épuiser l’image »

Du 28 mai au 26 septembre 2010, le Musée canadien de la photographie contemporaine à Ottawa consacre une belle exposition à Angela Grauerholz, composée d’une quarantaine d’oeuvres présentées dans les salles du Musée des beaux-arts du Canada.

Angela Grauerholz explore le medium photographique dans sa relation avec le temps et avec les archives, en soulevant la possibilité de l’existence d’un imaginaire collectif. Les photographies d’Angela Grauerholz représentent souvent des lieux déserts, des objets inanimés ou des personnages lointains. Paradoxalement, bien que ses photographies semblent anciennes et patinées par le temps, en les voyant, on y perçoit pourtant quelque chose de familier.

Parmi les œuvres exposées, on verra d’abord des épreuves photographiques individuelles. Il s’agit de tirages grands formats composant une série de portraits de femmes réalisés par l’artiste au milieu des années 1980. On trouvera ensuite des images de la vie urbaine et des paysages pris dans les années 1990. Angela Grauerholz a parlé de ses photographies comme d’un «moment d’attente», la notion de passage y est également omniprésente, les espaces présentés étant souvent des zones où les individus sont «en transit»: des rails, des jardins publics, etc. Mark Cheetham a souligné cette idée en disant qu’Angela Grauerholz réussit à montrer «le temps dans l’espace» (Martha Hanna, Collection d’images, p.57, catalogue).

De l’exposition d’œuvres isolées à celle de séries, c’est désormais dans une réflexion sur la notion de collection qu’Angela Grauerholz s’est engagée.

Angela Grauerholz, Sententia I – LXII 1998
Collection particulière, Berlin, Allemagne © Angela Grauerholz
Photo: vue d’installation, The Power Plant Contemporary Art Gallery, Toronto.  Photo: Cheryl O’Brien


L’archiviste appréciera particulièrement l’œuvre Sententia I – LXII, un meuble d’archives abritant 62 photographies encadrées, présentées verticalement, qu’il faut tirer pour pouvoir les contempler. Cette œuvre constitue un superbe exemple de mise en abyme, mettant en valeur le caractère infini de l’archive. En effet, le spectateur va au musée; dans le musée, il y a un meuble; dans le meuble, il y a des photos; et certaines photos représentent des collections ou des musées: une collection de fossiles, les colonnes d’un musée, un meuble rempli de documents, etc.

Cette œuvre s’inscrit dans la suite de sa trilogie sur l’idée des collections:
– dans Secrets, a gothic tale (1993-1995), des photographies étaient placées dans des portfolios, eux-mêmes placés dans les tiroirs de la bibliothèque du château de Kerguéhennec. Les photographies étaient supposées avoir été prises par un personnage imaginaire au XIXe siècle.
– dans Eglogue ou Filling the landscape (1995), les photographies sont dans un classeur transparent monté sur roulettes. Elles sont insérées dans des portfolios placés dans les tiroirs du classeur. Pour avoir accès aux images, il faut faire appel au personnel du musée.
Aporia: a book of landscapes (1995) est un recueil que le lecteur peut cette fois consulter à sa guise.

Avec Sententia I – LXII, les photographies sont à la fois dissimulées et d’accès aisé. Toutefois, c’est au visiteur de décider de tirer au hasard une des planches verticales pour découvrir la photo.

On peut apprécier l’ironie de cette démarche d’Angela Grauerholz, car tandis que Marnie Fleming nous rappelle qu’«il a fallu près de 150 ans pour que la photographie finisse de sortir complètement du placard archivistique et soit pleinement acceptée en tant qu’art digne du musée» (Marnie Fleming, Mettre le passé en ordre, p.119, catalogue), Angela Grauerholz remet ici littéralement, si l’on peut dire, la photographie dans le placard.

Un exemple de parcours à travers les archives et « palais de mémoire » de ce parcours


Angela Grauerholz a également créé un site Web, présenté dans l’exposition, www.atworkandplay.ca, où elle dévoile des archives personnelles. Le parcours du visiteur est minuté et enregistré, et à la fin de sa visite, il peut obtenir un dessin reconstruisant son itinéraire, créant ainsi ce que l’artiste appelle un «palais de mémoire». Les documents sont numérotés et classés comme en archivistique, par catégories, avec des noms évoquant les activités de l’artiste: collectionner, construire, sentir, disparaître, créer, écrire, penser, exister, vaincre. La signification émerge de ses documents à travers leur forme, leur présentation et leur contexte. On y trouve des photographies documentaires ou artistiques, des cartes postales, des extraits de film, des citations d’ouvrages littéraires, des couvertures de pages de livres, etc…

Dans cette exposition, Angela Grauerholz examine le sens donné à une photographie lorsqu’elle est intégrée à des collections de musées ou à des archives. La photographie a en effet le pouvoir d’enregistrer le passé, ou plutôt de le représenter, impliquant déjà un premier filtre d’interprétation par le photographe. Son intégration à des collections offre un champ large à la construction et à l’interprétation, impliquant un nouveau filtre entre le spectateur et la photographie. Ce filtre provient autant des mots utilisés pour indexer l’image que de la décision de l’intégrer à telle ou telle série. En utilisant une grande variété de modes de présentations, allant de l’installation au site Web, Angela Grauerholz propose une réflexion sur la manipulation du sens de l’image et sur les limites de la mémoire.

Établie à Montréal depuis 1976, l’artiste d’origine allemande Angela Grauerholz a reçu en 2006, le Prix Paul-Émile-Borduas, la plus haute distinction en arts visuels au Québec, pour sa contribution exceptionnelle aux arts visuels.

Rencontre avec l’artiste:
Le dimanche 19 septembre à 13 h 30 – Visitez l’exposition en compagnie d’Angela Grauerholz. Une visite en anglais aura lieu à midi.

Site du musée: http://mcpc.beaux-arts.ca/grauerholz/fr/

Bibliographie :

  • Catalogue: Angela Grauerholz, The inexhaustible Image… épuiser l’image, National Gallery of Canada, 2010
  • Garance Chabert et Aurélien Mole: « Monteur, archiviste, astronome: portrait de l’artiste en iconographe », dans Les Espaces de l’image, sous la direction de Gaëlle Morel. Le Mois de la Photo à Montréal 2009. Pages 178-189
  • Anne Bénichou: « Renouer avec l’esthétique de l’archive photographique », Ciel variable n° 59 novembre 2002, p.27-30.
  • Jacques Derrida, Mal d’archive, une impression freudienne, éd: Galilée (1995)

7 réflexions sur “Angela Grauerholz : « The inexhaustible image… épuiser l’image »

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