Congrès/Profession

Retour sur le congrès 2016 : Paul Servais

Dans le cadre du projet Reporteurs étudiants 2016, nos reporteurs ont eu, entre autres, à rédiger des comptes rendus de conférences. Ce compte rendu a été rédigé par Jonathan David.


Paul Servais. L’archiviste et ses usagers : Enseignement des journées des archives de l’Université catholique de Louvain. Communication présentée au 45e congrès de l’Association des archivistes du Québec, Centre des congrès de Québec, 14 juin 2016

Lors de ce 45e Congrès, l’AAQ a eu la chance d’accueillir une figure importante dans le domaine de l’archivistique du monde francophone, nul autre que Monsieur Paul Servais, professeur, directeur du service des archives, puis également directeur des publications de l’Université catholique de Louvain. Le temps d’une conférence, il est venu nous exposer ses différentes préoccupations concernant les transformations qu’il perçoit concernant les rapports entre les archivistes et leurs usagers.PaulServais1

Ce n’est pas la première fois qu’il aborde le sujet puisqu’il a lui-même dirigé les deux ouvrages Archivistes de 2030: réflexions prospectives ainsi que L’archive dans 15 ans: vers de nouveaux fondements. Pourtant, loin de se présenter comme un prophète qui prédit la chute d’une profession aux prises avec les défis du numérique, il prétend que l’étude de « l’erreur archivistique » ou de la « maltraitance archivistique » — ses deux autres publications phares — permettra au contraire de renouveler la profession et d’assurer sa pérennité à long terme. Sur ce, il rejoint le philosophe Alain, qui écrit en 1939 que l’erreur n’a rien d’étrange puisqu’elle est le premier état de toute connaissance. Au cours de sa présentation au congrès, le premier commentaire venu du public allait justement dans cette direction: « Votre présentation sème le doute dans mon esprit; je sors d’ici inquiet. Vous m’avez obligé à me questionner et c’est ce que j’adore de votre présentation » félicitait alors Carol Couture.PaulServais3

Qu’en est-il de ces préoccupations majeures? Paul Servais résume en 4 points :

(1) La transformation de l’archive : Le passage à l’ère numérique, soit la production d’archive sur supports dématérialisés, implique plusieurs enjeux, dont le problème de l’instabilité et de la diversité de choix dans tout le cycle de vie de l’archive: du format de création, de la plateforme de diffusion, mais également des complications évidentes face aux questions de versions multiples, de duplication, de modification, bref de tout ce qui touche à l’authenticité et la fiabilité des informations. L’enjeu ici consiste à donner la chance aux archives numériques d’aspirer à un poids juridique et historique équivalent à leurs ancêtres papier.

(2) La formation de l’archiviste: On doit réorganiser les savoirs en vue de répondre aux nouvelles préoccupations, tant des producteurs que des usagers.

(3) La question de l’identité professionnelle des archivistes: pour promouvoir notre travail et attirer de nouveaux étudiants. Il est question ici du brouillage entre les différents métiers des sciences de l’information, mais également du rôle de plus en plus accru des informaticiens dans la gestion des documents, maintenant devenus des données. Cet impératif de répondre à cette question identitaire à des répercussions majeures; il en va non seulement de la crédibilité de la profession, mais également de sa pérennité dans le futur.

(4) La place des archives dans la société: L’évolution des usages des archives; les utilisateurs sont de plus en plus variés, tout comme les questions qu’ils posent.

PaulServais2Développons plus en détail sur ce dernier point. Paul Servais nous rappelle que notre rapport à l’information s’est grandement transformé dans les dernières années, notamment avec l’apparition des fils de nouvelles en direct — professionnels ou non. Que ce soit à RDI ou sur Twitter, on voit partout la tendance à « l’amateurisation » de l’éditorial via les différents blogues et commentaires sur les différentes plateformes de diffusion. Servais utilise brillamment le terme de « polyphonie énonciative » pour conceptualiser le phénomène. L’accessibilité accrue serait une bonne nouvelle si elle ne posait pas une fois de plus le problème de la fiabilité des informations. Mais le problème ne touche pas seulement à la vérité de l’archive; on se doit également de mesurer la qualité de celle-ci. Or, la « désacralisation de l’information » n’est pas sans conséquence pour l’archiviste : elle attaque directement son statut « d’expert ». Sur ce point, le débat n’est pas nouveau; on peut se référer à la sociologie et se rapporter au concept de postmoderne, terme en vogue au moins depuis l’ouvrage de Jean-François Lyotard en 1979, et qui qualifie au niveau macro l’époque dans laquelle nous vivons. Parlant d’une « crise des métarécits modernes », il remarque qu’actuellement, « le savoir change de statut (…) il devient une espèce de discours, non plus un texte indiscutable, mais un jeu de langage, confronté à d’autres jeux de langages. Dans ce contexte, les jeux de langages entrent en concurrence (Lyotard 1979, p.11) ». Cela l’amène finalement à formuler le principe suivant : « Parler [c’]est combattre, au sens de jouer, et les actes de langage relèvent d’une agonistique générale ». (ibid., p. 23) Donc s’il est de plus en plus difficile de parler d’une évolution temporelle générale des sociétés à travers un grand récit, il y aura nécessairement une ruée vers les territoires, qui se fera au détriment du temps. On parlera donc d’espaces discursifs, au pluriel, et ces espaces de sens sont localisés. Pour l’archiviste, cela est un véritable enjeu au niveau de l’évaluation des archives: quoi garder, quoi promouvoir? Comment penser la neutralité politique dans un cadre où tous ont droit à leurs opinions? Quelles sont les limites au droit de s’exprimer? Or, il y a dans ce débat une maladresse qui n’est jamais très loin; celle de prendre le « droit à la diversité des opinions » et de le confondre avec un « rejet de toute expertise » à travers un relativisme qui serait radical.

En résumé, Paul Servais nous rappelle que cette évolution du contexte de la création et de l’utilisation des archives entrainent trois mutations majeures, soit:

(1) Le passage à un nouvel espace public ou règne la collaboration entre les différents points de vue. Ce qui vient remplacer « l’opinion experte », c’est alors un phénomène largement abordé tout au long du congrès cette année: « l’intelligence collective ». Il s’agit d’espaces de co-création, où l’utilisateur participe à la création du produit dont il est à la fois le producteur et le consommateur. Ce modèle se répand un peu partout et est perçu comme étant la panacée des publicitaires autant que des politiciens ou des artistes. Par exemple, on peut voir actuellement à l’exposition 25x la révolte, du musée de la civilisation de Québec, une installation ou l’usager est invité à écrire sa version de l’Histoire à travers ses propres colères ou aspirations.

(2) Le primat du modèle narratif dans la diffusion de l’information. On est ici dans la mise en scène de l’information à l’aide de « personnages médiatiques ». On pousse à la caricature afin de toucher et d’émouvoir, et ce, à l’aide de clichés rapidement assimilables. Puisqu’on vit à l’époque de la profusion des messages et des messagers, la course pour sortir du lot et ainsi gagner son petit espace de visibilité se fait au détriment de la complexité du propos. Des phrases ou des images brèves, frôlant le cliché, et faciles à assimiler. Ce modèle rejoint notre troisième point.

(3) Le passage d’une culture axé sur le « poids des mots » au « choc des images ». Servais rejoint ici notamment les écrits de Michel Maffesoli sur le retour d’une société qui favorise le primat de l’émotion sur la rationalité. La réception de l’information s’est transformée, et elle est dorénavant majoritairement axée sur l’identification ou la projection plutôt que le recul critique. L’actualité montréalaise, par exemple, nous offre de nombreux exemples de réponses politiques gérés à même ces chocs émotionnels; le cas d’une attaque de pitbull, qui entraine en moins d’une semaine une sortie publique du maire qui promet un bannissement de la race; ou encore cette histoire des charrettes dans le Vieux-Port de Montréal, où après quelques photos-chocs d’accidents avec les chevaux, publiées sur différents blogues et Facebook, le maire annonce une interdiction pour ensuite se rétracter une semaine plus tard. Maffesoli avait déjà proposé en 2000 de penser la société contemporaine à travers le concept d’ambiance, par ce qu’il appelle le paradigme esthétique, « dans le sens d’éprouver ou de sentir en commun. » (Maffesoli 2000, p. 25) Il ajoute plus loin que l’esthétique (le sentir en commun), l’éthique (le liant collectif) et la coutume (le non-dit, le résidu, l’action endurante qui s’inscrit profondément dans les êtres et les choses, ce qu’il nomme également centralité souterraine) sont les trois caractéristiques majeures à analyser chez les groupes contemporains. (Maffesoli, 2000, p. 45) On comprend que cette culture « d’ambiance », de « l’immédiateté de l’information », comporte un énorme défi pour l’archiviste, dont le rôle est de préserver « à long terme », et pour qui l’évaluation de la pertinence des archives ne peut s’appuyer sur de simples effets de modes.

Finalement, Servais propose de penser toutes ses évolutions à travers 3 transformations — ou moment de passage — qui sont les suivantes:

(1) Des structures aux réseaux : On assiste au passage d’un système de positions (journaliste, enquêteur, etc.) à la démocratisation des opinions; le commentaire instantané, individualisé et personnalisé, et le tout selon une logique de gratuité.

(2) Du document à la donnée : Ce n’est pas sans conséquence symbolique; passage du lot d’informations soigneusement intégrées ensemble pour former un document à celui de la donnée, seule, brute, mathématiquement recueillie sans « l’aide humaine », et sans risque de « dérive subjective », dit-on.

(3) Du public aux publics : On assiste à la multiplication des interrogations, à l’élargissement des publics des archives; elles ne sont plus confinées au cercle des fonctionnaires ou des chercheurs universitaires. Dans ce nouveau modèle, le rôle de l’archiviste se transforme : concurrence avec secrétaire, informaticiens, gestionnaire, bibliothécaire, et aujourd’hui même le citoyen, qui lui aussi se comporte en archiviste à temps perdu, à l’image des collectionneurs de toute sorte. La fragilisation et la perte de prestige guettent la profession tout comme elle guette l’ensemble des professionnels du milieu de la gestion des savoirs.

Paul Servais nous laisse finalement sur un ensemble de craintes et de questionnements auxquels nous nous devons de répondre, dans un esprit d’amélioration continue de la pratique archivistique. Est-ce qu’il y a toujours un capitaine à bord du navire? La soi-disant « gouvernance de l’information » est-elle un simple fantasme d’archiviste, ou est-elle bien réalisable dans les conditions actuelles? Il suffit de se poser la question suivante : quel type d’expert l’utilisateur actuel d’archive souhaite rencontrer? Servais présente quelques réponses, nous invitant à une réflexion intensive sur l’archiviste de demain. Sera-t-il: (1) un coordonnateur qui « met en mouvement » différents spécialistes de domaines différents; (2) un conservateur qui choisi quoi entretenir, quoi promouvoir, qu’est-ce qui a véritablement de la valeur « pour la suite du monde », à l’heure de la démocratisation culturelle. Bref un homme-orchestre, un superhéros, une pâte feuilletée de savoir? Quoi qu’il en soit, l’image de l’archiviste comme étant un « intellectuel travaillant dans l’ombre de piles de paperasses » est dépassée; son rôle de communicateur de premier plan est prioritaire, et il se doit de s’adapter aux évolutions sociétales s’il souhaite conserver son rôle et son statut et assurer la pérennité de la profession.

 

Pour en connaitre plus:

Sur les publications de Paul Servais:
http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj=artiste&no=24646

Entrevue avec Paul Servais sur son rôle en tant que directeur des archives:
http://www.contemporanea.be/fr/article/interview-de-paul-servais

Michel Maffesoli, « Homo Eroticus: des communions émotionnelles: http://www.cnrseditions.fr/sociologie/6620-homo-eroticus-michel-maffesoli.html

Sur Jean-François Lyotard et sa contribution aux études postmodernes:
http://www.scienceshumaines.com/jean-francois-lyotard-1924-1998-la-fin-des-grands-recits_fr_21377.html

Sur l’exposition 25x la révolte, au Musée de la Civilisation de Québec: https://www.mcq.org/fr/exposition?id=408001

Une réflexion sur “Retour sur le congrès 2016 : Paul Servais

  1. Je félicite l’auteur pour ce reportage qui rend bien compte de la richesse de cette communication de M. Servais. Pour ceux et celles qui n’ont pu assister à cette communication, c’est comme si vous y étiez !

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