Arts

L’importance de la préservation et de la diffusion des archives d’un événement patrimonial : le cas de l’Osstidcho

Par  Nicolas Des Groseillers, étudiant à l’EBSI, Université de Montréal

Le Québec a connu une véritable ébullition culturelle lors de la Révolution tranquille. L’Osstidcho correspond à un spectacle emblématique de cette période. Dans ce billet, nous nous intéresserons à la diffusion de documents d’archives, incluant les 2 enregistrements audio de l’Osstidcho, par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) en 2012. Pour commencer, nous nous pencherons sur les concepts archivistiques, soit la conservation et la diffusion de document patrimonial ainsi que du rôle de BAnQ. Nous nous intéresserons particulièrement à la démocratisation des archives via le web, tout en abordant les émotions que peut ressentir le public par leur contact aux archives. Par la suite, nous aborderons une description historique de l’Osstidcho. Cela nous permettra de réaliser une description de la page web de BAnQ portant sur l’Osstidcho.

Le document patrimonial : sa définition au Québec, sa préservation, sa diffusion et sa réception par le public

Qu’est-ce qu’un document patrimonial?

De nombreuses institutions québécoises, dont les universités et BAnQ, s’occupent de préserver des documents d’archives afin que des personnes, autant au Québec qu’ailleurs dans le monde, puissent les consulter. Avec le développement récent des technologies informatiques, les institutions qui gèrent des archives ont accès à un nouveau média afin de conserver leur document en les numérisant, mais surtout en les diffusant à un public plus large (Cavalcante, 2007, p.85-86). Certains de ses documents transposés en format numérique sont considérés comme étant patrimoniaux. Comme le souligne Turcan, les collections de documents patrimoniaux au Québec sont établies par certains critères qui prennent en compte « l’évolution de la langue, de la diversité, de l’identité qui se manifeste dans les différents domaines de l’activité humaine, dans l’histoire des idées et des techniques, dans la constitution culturelle des êtres humains » (Cavalcante, 2007, p.95). En 2003, l’UNESCO considérait les arts du spectacle, incluant la musique, comme pouvant faire partie d’un patrimoine culturel immatériel (Cavalcante, 2007, p.87). L’établissement de politiques de conservation de documents patrimoniaux numériques par l’UNESCO à aider plusieurs États a mieux encadrer leurs pratiques de numérisation des archives (Cavalcante, 2007, p.88-89). La réflexion sur l’accessibilité des collections d’archives patrimoniales s’est accentuée en 2006 lors de la Journée de réflexion et d’échange sur les défis de la numérisation au Québec. Lors de cet événement, plusieurs institutions culturelles importantes ont discuté d’éventuelles actions qu’elles pouvaient réaliser, au moyen d’une politique efficace, afin de rendre accessibles ses documents patrimoniaux via le web (Cavalcante, 2007, p.91). BAnQ s’est vue, au fur des années, accorder un plus grand rôle afin de diffuser et rendre accessible via internet ses archives historiques importantes pour l’histoire du Québec (Cavalcante, 2007, p.92).

Comme le mentionnent les auteurs (Boudreau et al., 2016, p.61) d’un article portant sur un travail impliquant la BAnQ afin de rendre plus accessible le fonds Conrad Poirier : « L’une des missions fondamentales de BAnQ est d’offrir un accès démocratique à la culture et à la connaissance ».

Les charges émotives que peut ressentir un usager d’une collection de documents numérisés

La lecture des documents patrimoniaux rendue accessible par des institutions comme la BAnQ peut amener les personnes qui consultent ses documents à ressentir une gamme d’émotions, passant du rire aux larmes (Lemay et al., 2012, p.7-8). Dépendamment de leur âge, les usagers peuvent se remémorer, par nostalgie, une époque qu’ils ont vécu où, au contraire, se laisser transposer dans le contexte historique d’une époque qu’ils n’ont pas connu. Comme le constate (Lemay et al., 2012, p.8-9), les différentes gammes d’émotions vécues par l’utilisateur témoignent du « pouvoir d’évocation des archives. […] c’est-à-dire de rappeler les choses oubliées, de rendre présent à l’esprit ». Le caractère de l’authenticité de l’archive numérisée renforce cette portée émotive au sein des personnes qui consultent ce document via une collection sur une page internet (Lemay et al., 2012, p.9-10).

C’est dans cet état d’esprit que nous pouvons comprendre la surprise et le grand enthousiasme du journaliste du Devoir Sylvain Cormier qui a reçu, dans les bureaux du journal le 8 février 2003, les bobines d’enregistrement d’un spectacle de l’Osstidcho appartenant à Alain Petel. La plupart des Québécois pensaient, auparavant, qu’il n’existait plus d’enregistrement de cet événement qui a eu lieu en 1968 (Cormier, 2003). Or, comment ces bobines, ainsi que d’autres documents touchant ce spectacle, peuvent être qualifiées de « patrimoniales » et être mises en valeur par BAnQ?

L’Osstidcho, spectacle emblématique de la Révolution tranquille

Une brève histoire de l’Osstidcho

Le monde occidental des années 1960 rentre dans une nouvelle ère de modernité culturelle et sociale. Les mouvements étudiants, les baby-boomers étant maintenant rendus à l’âge de contester, prennent de l’ampleur aux États-Unis avec la guerre du Vietnam et le mouvement des droits civiques, et en France avec Mai 68 (Mouffe citée dans de Repentigny, 2018). Le Québec, en pleine Révolution tranquille et « libéré » de la surveillance du clergé, n’échappe pas à la règle. Plusieurs mouvements contestataires se sont développés en tenant compte du contexte québécois. Le mouvement indépendantiste dénoncera l’aliénation collective des Canadiens-français face au colonialisme anglo-saxon (Roy, 2008, p.43, p.119). La définition de l’identité québécoise se plonge dans une évolution majeure, passant du Canadien-français au Québécois. De plus, l’identité québécoise se relie davantage au continent nord-américain plutôt qu’européen (Roy, 2008, p.123). Le joual est valorisé par les artistes québécois plutôt que le français issu de la France (Charlebois, Forestier et Mouffe cités dans De Repentigny, 2018). Les Beatles et le rock’n’roll connaissent un succès auprès des baby-boomers (Roy, 2008, p.27-29). En parallèle, les chansonniers québécois tels Félix Leclerc vont influencer les jeunes artistes québécois (Roy, 2008, p.26).

C’est dans ce contexte riche et mouvementé que naîtra l’Osstidcho, un regroupement musical composé de Robert Charlebois, Mouffe, Louise Forestier, Yvon Deschamps et du Quatuor de Nouveau Jazz libre (de Repentigny, 2018). Ces artistes se sont rencontrés afin de préparer leur 1er spectacle au théâtre du Quat’sous de Paul Buissoneau dès l’hiver 1968. Le nom Osstidcho, composé d’un sacre, marque la décléricalisation du Québec (Cormier, 8 février 2003). La conception musicale de Robert Charlebois avait évolué au cours d’un voyage en Californie en 1967 (Roy, 2008, p.45). Il s’inspira davantage de la musique rock psychédélique qui jouait dans la Côte Ouest états-unienne. Cette conception musicale sera ancrée dans l’Osstidcho, où Charlebois et Forestier y chanteront la chanson Lindberg, qui deviendra rapidement un succès (Roy, 2008, p.63). La représentation de l’Osstidcho se divisera en trois moutures qui auront toutes lieu à Montréal. L’Osstidcho débutera dans la petite salle du théâtre Quat’sous entre le 28 mai 1968 et le 20 juin. Le spectacle prendre une telle ampleur qu’il aura lieu par la suite dans la salle plus grande de la Comédie-Canadienne, d’où le terme Kingsize ajouté au spectacle. L’Osstidcho meurt correspond à l’ultime version du spectacle, qui se terminera à la salle Wilfrid-Pelletier du 24 au 26 janvier 1969 (Roy, 2008, p.183).

Écho de l’Osstidcho dans l’univers artistique québécois

Le spectacle marquera la génération des artistes qui y précéderont, à commencer par Jean-Pierre Ferland, qui, autrefois chansonnier, redéfinira sa conception de la musique par son album Jaune (Roy, 2008, p.163). Plusieurs groupes, inspirés par l’Osstidcho, seront formés à Montréal, dont Harmonium et Beaux dommages (Roy, 2008, p.162). La carrière de Deschamps, qui avait récité son premier monologue Les unions, qu’ossa donne? au Quat’sous, prendra une grande ampleur à la suite de l’Osstidcho (Roy, 2008, p.76-77). Nous pouvons ainsi considérer l’Osstidcho comme faisant partie du patrimoine culturel québécois, et ses archives comme des documents patrimoniaux. L’Osstidcho formait un creuset des différents mouvements contestataires sociaux, politiques et culturels qui s’est déroulé lors de la Révolution tranquille, tout en marquant l’usage du joual dans les œuvres artistiques (Roy, 2008, p.183).

Réalisation d’un site par BAnQ présentant les enregistrements de deux spectacles

Comme mentionnées plus tôt, les bobines d’une des représentations de l’Osstidcho à la Comédie-Canadienne avaient été trouvées au Devoir en 2003. En 2009, Alain Petel confia ses bandes magnétiques à BAnQ. Cette même année marque l’acquisition du fonds d’archives d’Yvon Deschamps, qui était constitué entre autres d’une bobine présentant presque l’entièreté d’une représentation de l’Osstidcho au Quat’sous. En 2012, BAnQ met en ligne les enregistrements audio des 2 spectacles sur leur site internet créé afin de raconter le spectacle. Nous allons analyser ce site en nous intéressant particulièrement aux archives qui y sont présentées et référées.

Le site est divisé en 7 sections. La 1re réfère aux enregistrements audio des 2 spectacles. Les auteurs y dressent le contexte historique immédiat qui a influencé le contenu des spectacles. Les 2 spectacles sont ensuite libres d’accès pour l’ensemble des usagers. Ils peuvent les écouter en entier tout en choisissant une chanson ou un monologue précis. La qualité des enregistrements a été optimisée afin de pouvoir les écouter en format numérique (BAnQ, 2012). La 2e section réfère au contexte historique entourant l’époque de l’Osstidcho. La 3e section du site est particulièrement intéressante du point de vue historique et archivistique puisqu’elle réfère à de nombreux fonds d’archives conservés par BAnQ et liés à l’Osstidcho. Chacun des fonds mentionnés est suivi de leur cote. Ainsi, un usager qui voudrait effectuer une recherche sur le contenu du fonds de la Comédie-Canadienne (MSS461) pourrait le faire en visitant la collection numérique de BAnQ. La 4e section présente une courte biographie des acteurs qui ont contribué à l’Osstidcho. La 5e   section présente des enregistrements vidéo des artistes ainsi que d’Alain Petel qui raconte leur souvenir de l’Osstidcho. La 6e section affiche de nombreuses photographies reliées à l’événement. La 7e et dernière section correspond à un forum où les usagers peuvent raconter leurs souvenirs en lien avec l’Osstidcho. Nous pouvons comprendre, avec les 5e et 7e sections, l’importance des émotions des personnes produites par ses enregistrements audio qui ont cru, pendant 35 ans, ne plus exister (Lemay et Klein, 2012).

Le site de BAnQ – Disponible ici

Conclusion

Nous avons vu que les documents patrimoniaux reliés à un événement sont importants afin de comprendre et de revivre, à travers une gamme d’émotions, l’Osstidcho. BAnQ est la principale institution québécoise qui s’occupe de préserver et de diffuser, via ses sites internet, des archives qu’elle a numérisées. Nous avons abordé la façon dont BAnQ a démocratisé ces enregistrements des spectacles de l’Osstidcho par la création d’une page web riche en informations. Avant de la décrire, nous avons présenté l’histoire de l’Osstidcho, spectacle aujourd’hui mythique du patrimoine culturel québécois. Ce site web nous a amenés à réfléchir sur d’éventuels projets que BAnQ pourrait réaliser par une mise en valeur de ses fonds d’archives pour éclaircir un événement culturel marquant de l’histoire du Québec. Peut-être trouverait-elle de nouveaux enregistrements audio, ou audiovisuels, d’un autre spectacle marquant…

***

* Ce texte est une version révisée et augmentée d’un travail pratique réalisé dans le cadre du cours ARV1050 – Introduction à l’archivistique – donné au trimestre d’hiver 2020 par Isabelle Dion à l’EBSI, Université de Montréal.

Bibliographie

Articles électroniques

Boudreau, D., Daveau, F. et Giuliano, F. (2016). Diffuser, partager et s’approprier le patrimoine documentaire québécois. Le projet collaboratif BAnQ sur Wikimédia : une première au Canada. Archives, 46 (1), p.61-81. Repéré à https://www.erudit.org/fr/revues/archives/2016-v46-n1- archives02423/1035723ar.pdf

Cavalcante, L. E. (avril-juin 2007). La mémoire patrimoniale du Québec : préservation, politiques et actions pour la numérisation des collections patrimoniales.         Documentation et bibliothèques, 53 (2), p.85-101. Repéré à https://www.erudit.org/fr/revues/documentation/2007-v53-n2- documentation01768/1029236ar.pdf

Lemay, Y. et Klein, A. (janvier-mars 2012). Archives et émotions. Documentation           et                                   bibliothèques,                 58       (1),       p.5-16.       Repéré       à https://www.erudit.org/fr/revues/documentation/2012-v58-n1- documentation01730/1028930ar.pdf

Livre

Roy, B. (2008). L’Osstidcho ou le désordre libérateur. Montréal : XYZ éditeur Articles de journaux en ligne

Cormier, S. (2003, 8 février). L’Osstidcho- Le mythe retrouvé. Le Devoir. Repéré à https://www.ledevoir.com/non-classe/20096/l-osstidcho-le-mythe- retrouve

Cormier, S. (2003, 10 février). L’Osstidcho (2)- Le mythe retrouvé. Le Devoir. Repéré à https://www.ledevoir.com/culture/musique/20156/l-osstidcho-2-le- mythe-revele

de Repentigny, A. (2018, 22 mai). Les 50 ans de L’Osstidcho : il était une fois la révolution.                La                                           Presse.               Repéré                       à https://www.lapresse.ca/arts/musique/201805/22/01-5182699-les-50-ans-de- losstidcho-il-etait-une-fois-la-revolution.php

Le Devoir. (2009, 4 juin). BAnQ recueille les archives d’Yvon Deschamps et de Claude        Leveillée.              Le                             Devoir.                     Repéré        à https://www.ledevoir.com/culture/253319/banq-recueille-les-archives-d-yvon- deschamps-et-de-claude-leveillee

Le Devoir. (2012, 6 septembre). BAnQ réunit les beaux fous de L’osstidcho. Le Devoir. Repéré à https://www.ledevoir.com/culture/358574/banq-reunit-les- beaux-fous-de-l-osstidcho

Page web individuelle

BAnQ. L’Osstidcho : Les bandes audio retrouvées. (2012). Repéré à https://www.banq.qc.ca/collections/collection_numerique/losstidcho/outils/plan. html

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