Nouveaux regards

Bâtiments d’archives. Réflexion et illustration

par Félix Giguère, étudiant à l’EBSI, Université de Montréal

Dans la francophonie, l’avènement d’une réflexion approfondie sur les bâtiments d’archives ne s’est fait qu’au milieu du XXe siècle bien qu’ils existassent auparavant. Ce texte se veut une analyse de l’évolution du bâtiment d’archives contemporain, notamment au Canada. Nous allons donc nous atteler à la tâche de présenter rapidement l’historique de ce type de bâtiments, puis à la littérature moderne qui a défini les paramètres qui doivent être considérés et nous terminerons avec un tour d’horizon portant sur les bâtiments canadiens d’archives, qui sont des cas représentatifs de l’évolution de la réflexion autour de ces édifices.

Histoire

À Athènes, « (…) pour un document, le seul fait de se trouver dans l’archéion (et plus tard dans le métrôon) lui confère une authenticité incontestée. » (Cartier, 2019, p. 17) Chez les Romains de l’Antiquité, les archives sont entreposées dans le temple de Saturne et les archives des pontifes dans la Regia. Tous sont des lieux sacrés dressés au centre du pouvoir décisionnel et symbolique. Le temple de Saturne tout comme l’archéion grec ont la particularité d’être des lieux publics ; bien que les archives soient sacrées, elles appartiennent aux citoyens. Cette singularité tendra à disparaître avec le Moyen-âge lorsque les archives, appelées également les privilèges, auront tendance à être entreposées dans les fortifications et chez le clergé. Ce n’est qu’au Second Empire en France que commencera une grande campagne de construction de bâtiments de préservation dans les départements français.

Littérature sur les bâtiments d’archives

Les archivistes francophones ont pris un certain temps avant de se pencher sur la question des bâtiments d’archives comme type de bâtiment (Thomine, 2007, p.285). Par exemple, l’archiviste Franz von Loher de Bavière en 1876 avait déjà écrit plusieurs réflexions sur ce que devrait être un bâtiment d’archives et son architecture (Georgeon-Liskenne, 2005, p. 34). La relance économique qui suit la Seconde Guerre mondiale oblige les Français à planifier la construction d’immeubles administratifs face à l’explosion de production d’archives. L’ouvrage qui deviendra la référence est celui de Michel Duchein, Les bâtiments et équipements d’archives (1966). C’est un véritable guide technique à l’intention des archivistes et des architectes. Cinquante ans plus tard, le livre de Duchein est encore cité à la fois pour réitérer des principes ou bien en corriger certains qui ne sont plus tout à fait à jour. Dans Architecture et espaces de la conservation, (Saïe-Belaïsch et Delorme, 2018) on démontre l’influence qu’a eue Duchein sur la conception des centres d’archives.

Duchein, et Henri Blaquière (1958) se sont penchés sur plusieurs questions : comment et pourquoi transformer un immeuble existant en archives ? Est-ce que l’esthétique d’un vieux bâtiment vaut mieux qu’un nouveau bâtiment « sans saveur » ? Est-ce mieux d’en construire un nouveau et dans quelle situation ? Quelle location est préférable ? Ce qui ressort surtout de l’ouvrage de Duchein, c’est une volonté d’aller de l’avant avec des bâtiments modernes et surtout fonctionnels. De plus, il formalise la séparation entre les espaces publics et ceux réservés aux archivistes (Étienne, 2013, p. 248). Ces derniers se divisent entre lieu de conservation et de traitement. C’est aussi une charge contre les solutions économiques indignes comme la réaffectation d’une prison. Le type de bâtiment ne doit pas être pris à la légère puisque les archives ne sont pas des vieilleries encombrantes et l’usager, car il y a une fréquentation croissante du grand public, doit le savoir.

Le guide de Duchein, les différents décrets gouvernementaux ainsi que la création d’un Service technique des archives nationales de France en 1948 (Neirinck, D. et Neirinck D.,1990, p. 141) ont fait que les architectes devaient prendre en compte les doléances des archivistes. La collaboration entre les architectes et les archivistes pressait. Un archiviste a écrit à Blaquière :

« Il semble absolument inconcevable que, dans chaque cas, l’archiviste passe un temps fou à essayer d’endoctriner l’architecte départemental sur le rôle de son service, sur les problèmes particuliers de son fonctionnement […] pour arriver à inaugurer un dépôt, fruit d’une ignorance béate, d’une brillante improvisation, du souci du tape-à-l’œil et du dédain pratique de la moindre taylorisation ». (Blaquière, 1958, p. 14)

Verra naître sous les conseils de Duchein le modèle emblématique des tours moderne d’archives. Elles essaimeront durant les Trente Glorieuses grâce à sa disposition et l’économie de terrain en milieu urbain (Delorme, 2018, p. 131).

La conception générale d’une tour d’archives est relativement simple : les espaces de travail pour le personnel et les locaux d’accueil du public sont naturellement situés dans la partie inférieure, là où ils sont le plus accessibles. Les documents sont conservés dans la tour desservie par des circulations verticales (ascenseurs et escaliers de secours). » (Saïe-Belaïsch, 2018, p. 116).

C’est un modèle fonctionnel qui s’est largement répandu jusqu’ici et qui connait son lot de critiques. Dans le Guide d’aménagement du gouvernement du Québec (Côté et al., 2000), on décrit bien le critère de la fonctionnalité à l’aune des sept fonctions de l’archiviste (création, évaluation, acquisition, classification, description, diffusion, préservation). En fait, ce guide démontre l’importance d’élaborer un programme des besoins « […] puisqu’[il] constitue en quelque sorte la charnière entre les orientations de développement du centre d’archives et le devis technique de construction du bâtiment. » (Côté et al., 2000, p. 10) La critique la plus actuelle est celle du coût énergétique dans le fonctionnement des tours ; Duchein établit des normes telles que la température à 18°C ce qui force l’usage de la climatisation dans les magasins. Bien qu’une zone tampon soit exigée entre l’extérieur et le magasin, les allées et venues dans les magasins peuvent demander une dépense énergétique importante, sans compter les sinistres que peut causer une climatisation mal entretenue (Honnoré, 2015, p. 253). De ce constat, plusieurs architectes et archivistes contemporains réexplorent les plans horizontaux ou bien les réaffectations qui permettent d’économiser les matériaux et de récupérer des bâtiments mieux situés.

Édifices canadiens

Le Canada étant un pays relativement jeune et sa capitale tout autant, le choix de bâtiments neufs semble naturel pour le gouvernement. Les Archives nationales du Canada, créées en 1872, ont construit des centres neufs dans la région d’Ottawa. Nous allons voir en quoi l’architecture des immeubles dédiés aux archives nationales suit admirablement bien les changements dans la réflexion qui se fait en Occident. Nous procéderons chronologiquement avec le 330 Sussex Drive (Ottawa), le 395 rue Wellington (Ottawa) puis finalement le 625 boulevard du Carrefour à Gatineau.

En 1906 est érigé le premier bâtiment dédié aux archives fédérales à Ottawa. Conçu dans le pur style gothique Tudor, le 330 Sussex a été construit en collaboration avec l’architecte David Ewart et de l’archiviste d’État, Sir Arthur Doughty (Parc Canada, 1990). Il servira de siège aux archives de la confédération jusqu’en 1967. Ewart est un architecte du Dominion responsable aussi de la construction de la Monnaie royale, qui est la voisine directe du 330 Sussex. Ses bâtiments, souvent de style gothique, démontrent esthétiquement le lien entre le pouvoir régalien et les institutions. Par souci de préservation, il a été construit avec des matériaux ignifuges. En 1924, probablement déjà saturé, le bâtiment se voit doter d’une annexe.

En 1967, Archives Canada se dotent d’un bâtiment moderne au 395 rue Wellington, plus près du Parlement. Véritable tour « ducheinienne », l’édifice de la Bibliothèque et des Archives nationales est un imposant building qui domine la rivière des Outaouais. Construite dans le style moderniste (Parc Canada, 2004), le gouvernement canadien s’affranchit donc du style colonial vu précédemment. Un véritable symbole pour le centenaire de la Confédération. Il est résolument fonctionnel : débarcadère, salles de tri, grandes salles de lecture et auditorium. L’édifice veut projeter une image à la fois sobre et prestigieuse. Ce qu’un œil peu averti confondrait avec un énorme bunker quadrillé de meurtrières est en fait une construction réalisée avec le plus grand souci des matériaux nobles et met en avant plusieurs œuvres d’art de grande valeur. Les espaces publics et de travail sont aussi délimités par un jeu de lumière ; les grandes fenêtres situées à la base sont pour les visiteurs et il y a une lumière plus contrôlée dans la tour.

C’est en 1992 que la Bibliothèque et Archives Canada (BAC) débute les travaux du Centre de préservation de Gatineau dans l’optique de centraliser les archives nationales alors que les bâtiments à travers le pays deviennent de toujours plus vétustes.

Le plan du Centre rappelle les temples de la Grèce antique, qui furent parmi les premiers édifices à entreposer des documents importants. On voit la cella, la partie fermée au cœur des temples qui abritait la statue de la divinité et qui, ici, abrite les trésors du Canada. Tout comme dans les temples grecs, cette structure centrale est entourée de colonnes qui supportent le toit. (Corbeil, 2017)

Ce bâtiment dans un bâtiment tout droit sorti d’un rêve « antico-futuriste » est doté des dernières technologies pour assurer la préservation. Par exemple, la cella est en fait équipée d’un puissant système de ventilation pour évacuer la fumée en cas de sinistre. La livraison d’un nouveau centre de préservation en annexe est prévue pour 2022 (Gouvernement du Canada, 2021). Ce centre se veut être à l’avant-garde de l’écoresponsabilité en adoptant la certification LEED pour la carboneutralité. Pourtant dotée d’une structure verticale tant décriée par les critiques de Duchein, la nouvelle bâtisse possède un système de récupération des archives qui permet d’éviter au maximum la circulation dans les magasins et les changements de température.

Le nouveau projet d’édifice d’entreposage et de préservation de Bibliothèque et Archives Canada (2022). Plus de détails ici

Conclusion

Bien évidemment, très peu d’organismes peuvent rivaliser en moyens avec la BAC qui fait preuve de leadership dans la préservation et l’architecture innovante. On a vu grâce à l’histoire, la littérature et nos bâtiments d’archives que la collaboration entre l’architecte et l’archiviste est absolument essentielle pour conjuguer à la fois les normes de préservations, la fonctionnalité et le décorum. Ce dernier aspect n’est pas à sous-estimer, car il existe un phénomène d’osmose symbolique entre l’esthétique d’un bâtiment, son usager et son contenu. Ainsi l’architecture a évolué avec la volonté de s’ouvrir sur la cité et de diffuser son patrimoine.

***

*Ce billet est une version révisée d’un travail réalisé dans le cadre du cours ARV1050 – Introduction à l’archivistique, donné au trimestre d’automne 2021 par Isabelle Dion à l’EBSI, Université de Montréal.

Sources consultées

Blaquière, H. (1958). Les bâtiments d’archives, emplacement et conception générale : Les enseignements de l’expérience. Dans Gazette des archives, 23, 6-15.

Cartier, F. (2019). Une brève histoire des archives. Dans L. Gagnon-Arguin, S. Mas et D. Maurel (dir.), Typologie des documents des organisations : De la création à la conservation (2e éd., p. 7-24). Presses de l’Université du Québec.

Corbeil, S. (2017, printemps/été). Un Parthénon au coeur de Gatineau. Signatures (Bibliothèque et Archives Canada). https://www.bac-lac.gc.ca/fra/a-notre-sujet/publications/signatures/Pages/Signatures-2017-ete.aspx#tab2

Côté, L. Courchesne, G. Monténégro, V. et Archives nationales du Québec. (2000). Guide d’aménagement d’un centre d’archives. Archives nationales Québec.

Delorme, F. (2018). Archives départementales de la Charente, 1962-1969. La ligne claire de l’architecture moderne. Dans N. Simonnot et R. Lheureux (dir.), Architectures et espaces de la conservation 1959-2015 ; Archives, bibliothèques, musées (p. 127-144). Presses universitaires du Septentrion.

Duchein, M. (1966). Les bâtiments et équipements d’archives. Conseil international des archives.

Étienne, G. (2013). Caractéristiques et spécificités : vocation, fonction, usage. Dans Service interministériel des Archives de France, Les archives dans la cité : architecture d’archives, 2004-2012 (p.16-28). Service interministériel des Archives de France.

Georgeon-Liskenne, A. (2005). Quels bâtiments d’archives pour quelle Allemagne ? Dans Livraisons d’histoire de l’architecture, 10(1), 33-43.

Gouvernement du Canada. (2021, 01 décembre). Édifice d’entreposage et de conservation de Bibliothèque et Archives Canada. Bibliothèque et Archives Canada.

https://www.bac-lac.gc.ca/fra/a-notre-sujet/nos-projets-infrastructures/nouvelle-installation-preservation/Pages/nouvelle-installation-preservation.aspx

Honnoré, L. (2015). Les bâtiments d’archives. Dans Servais P. Mirguet, F. (dir.), Archivistes de 2030 : réflexions prospectives (p. 247-258). Academia-L’Harmattan.

Neirinck, D. et Neirinck D. (1990). The Role of the Technical Service of the Direction des Archives in the Construction of Archival Buildings in France. The American Archivist, 53(1), 140-146. https://www.jstor.org/stable/40293433

Parc Canada. (1990). Lieu historique national du Canada de l’Ancien-Édifice-des-Archives-Fédérales. Annuaire des désignations patrimoniales fédérales. https://www.pc.gc.ca/apps/dfhd/page_nhs_fra.aspx?id=456

Parc Canada. (2004). Édifice des Archives nationales et de la Bibliothèque nationale. Annuaire des désignations patrimoniales fédérales. https://www.pc.gc.ca/apps/dfhd/page_fhbro_fra.aspx?id=11763

Saïe-Belaïsch, F. (2018). Tours et atours pour les bâtiments d’archives. Dans N. Simonnot et R. Lheureux (dir.), Architectures et espaces de la conservation 1959-2015 ; Archives, bibliothèques, musées (p. 113-126). Presses universitaires du Septentrion.

Thomine, A. (2007). Les bâtiments d’archives. Livraisons d’histoire de l’architecture et des arts qui s’y rattachent, no 10, rassemblées avec la collaboration d’Anne Georgeon-Liskenne et de Christian Hottin. Dans Bibliothèque de l’école des chartes, 165(1), 284-287.

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